Maria Montessori, le Père Noël et le petit Jésus

Maria Montessori, le Père Noël et le petit Jésus

Nos enfants ne croient pas au Père Noël. Pour eux, Noël est l’anniversaire de Jésus et pour fêter cet anniversaire pas comme les autres, on s’offre des cadeaux les uns aux autres. Et comme nous sommes lorrains d’origine, nous offrons nos cadeaux personnels aux enfants le jour de la Saint Nicolas. J’entends déjà des parents hurler que je leur vole leur enfance, que je les prive de la magie de Noël. J’entends des catholiques déplorer que je ne poursuive pas la tradition qui veut que ce soit le petit Jésus qui apporte des cadeaux sur Terre en naissant. J’entends des athées se moquer : comment peut-on refuser de laisser croire ses enfants au Père Noël et leur parler de Jésus ? Je vous rassure, tout cela est en réalité un peu plus nuancé.

Cette question déchaîne facilement les passions parce qu’elle touche à des souvenirs très personnels, à des traditions familialesbien ancrées et que tout changement risque d’être vécu comme une trahison à son passé ou à son héritage.

Maria Montessori était très virulente contre le fait de profiter de notre position de parents pour imposer des croyances que nous savons être fausses aux enfants :

« Nous croyons pourtant développer beaucoup l’imagination de l’enfant en lui donnant à croire comme vraies des choses fantastiques; ainsi, par exemple, Noël est personnifié dans certains pays latins par une vilaine femme, la Befana […]. Dans les pays anglo-saxons, au contraire, Noël est un vieillard caduc, couvert de neige, qui porte dans un panier énorme les jouets aux enfants, en rentrant réellement la nuit dans leur maison. Mais comment ce qui est le fruit de notre imagination pourrait-il développer l’imagination des enfants? Nous seuls imaginons et non eux : ils croient, ils n’imaginent pas. La crédulité est, en effet, une caractéristique des esprits non évolués auxquels manquent l’expérience et la connaissance des choses réelles, et auxquels l’intelligence qui distingue le vrai du faux, le beau du laid, le possible de l’impossible fait encore défaut. » (Pédagogie scientifique, tome 2)

Mais par ailleurs, elle était profondément catholique et n’aurait jamais mis sur le même plan le Père Noël et Jésus. Le cœur de son message est le suivant : nos enfants nous font confiance, soyons-en dignes et ne les faisons pas croire à des choses auxquelles nous-mêmes ne croyons pas.

« Est-ce la crédulité que nous voulons développer chez nos enfants, uniquement pour cette raison que dans la période où ils sont naturellement ignorants et non évolués ils se montrent crédules ? »

Je vais peut-être vous surprendre, parce que je suis montessorienne depuis toujours, mais nos deux aînés, François et Elisabeth, ont cru un certain temps au Père Noël. Nous n’avons rien fait pour à la maison, jamais nous ne leur avons dit que le Père Noël allait leur apporter des cadeaux, mais les nounous ou haltes-garderies ont pour habitude de faire envoyer des lettres au Père Noël, de faire réaliser des bricolages sur ce thème voire même de le faire venir en personne (enfin, vous me comprenez) voir les enfants.

J’écris que nos deux aînés ont cru un certain temps au Père Noël mais pour être honnête, je n’en sais rien. Ils me disaient « Le Père Noël va m’apporter des cadeaux ! » et je répondais « Ah oui ? » sans insister, mais lorsqu’un jour un monsieur déguisé en Père Noël est venu à la crèche à la fin d’un petit goûter-spectacle, j’ai été surprise de voir Elisabeth reculer derrière moi et François prendre un air perplexe. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’au fond d’eux, ils savaient très bien que le Père Noël n’existait pas, ne pouvait pas exister, et que le fait de le voir devant eux les perturbait.

Cela m’a rappelé des souvenirs d’enfance. Je me revois très bien, vers 6-7 ans, chercher partout dans notre appartement les cadeaux que mes parents avaient achetés et cachés. Je savais donc bien que les cadeaux venaient d’eux, j’avais même compris (comment ? je ne m’en souviens plus) qu’ils devaient s’y prendre à l’avance et les cacher quelque part. Pourtant je me rappelle parfaitement jouer le jeu du Père Noël. J’écrivais ma petite lettre, je parlais du Père Noël, officiellement c’était lui le grand pourvoyeur de cadeaux. Au fond, je jouais le jeu.

C’était comme un code social appris de tous. Et je serais très curieuse de savoir combien d’enfants « prétendent » seulement croire au Père Noël et se contentent en réalité de jouer le jeu qu’on veut leur voir jouer. Surtout à partir de 6 ans, de l’âge des grandes questions existentielles et du début du raisonnement.

Mais en tout cas François et Elisabeth laissaient à penser qu’ils croyaient au Père Noël. Mais cela me mettait mal à l’aise. Deux choses me dérangeaient : en tant que catholique, le Père Noël dénotait dans notre fête religieuse de la naissance et de l’incarnation de Dieu ; par ailleurs, j’avais le sentiment d’abuser de leur confiance. Je ne leur avais pas fait croire au Père Noël, mais j’avais l’impression de leur mentir par omission. Comment allaient-ils ensuite pouvoir me faire confiance sur les choses importantes ?

Pour résoudre le premier point, j’ai été tentée de recourir un moment à une explication qui avait cours dans la famille de mon mari : ce n’est pas le Père Noël maisle petit Jésus qui apporte des cadeauxen venant au monde. C’est mignon, c’est attendrissant, mais c’est faux. C’était plus respectueux de mes convictions : après tout oui, dans la foi chrétienne, Jésus apporte des cadeaux sur Terre en naissant, mais il s’agit de paix, de joie, de foi et pas de petits paquets bien enrubannés !

Autre tradition que j’aime beaucoup, par attachement régional : ce serait Saint Nicolas qui apporte les cadeaux sur son âne. Pour ceux qui ne la connaissent pas, la légende de Saint Nicolas est brutale mais au fond réconfortante : trois petits enfants vont glaner dans les champs mais se perdent tandis que la nuit tombe. Ils vont se réfugier chez un boucher qui, pour une raison qui m’échappe, décide de les tuer, de les couper en petits morceaux et de les mettre dans son saloir. Quelques années plus tard (3 ou 7, parce que ce sont des chiffres forts symboliquement), Saint Nicolas frappe à la porte du boucher et lui demande à entrer puis à souper. Le boucher lui propose toutes sortes de viande mais lui réclame la viande qui est dans le saloir depuis 3 ou 7 ans. Le boucher paniqué fuit en courant et Saint Nicolas, en faisant un grand signe de croix au-dessus du saloir, ressuscite les enfants.

Saint Nicolas est ainsi devenu le saint patron des petits enfantset des écoliers (entre autres). Dans l’Est, il passe souvent dans les écoles distribuer du pain d’épice et des clémentines et on échange souvent les cadeaux le 6 décembre, jour de sa fête. La tradition veut que l’on dépose ses chaussons devant la cheminée (ou la fenêtre), ainsi qu’un petit verre ou un bol de soupe pour Saint Nicolas et une carotte pour son âne. Si les enfants ont été sages, il dépose des cadeaux et des clémentines mais s’ils ont fait des bêtises, c’est le Père Fouettard qui passe et qui ne leur laisse que des morceaux de charbon.

Là encore, on peut discuter de l’existence même de Saint Nicolas, même si elle semble bien avérée (il était évêque de Myre), mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne fait pas le tour des foyers la nuit du 5 décembre pour distribuer des jouets !

Donc cela ne résolvait pas mon problème.

La seule solution qui me restait était de parler aux enfants et de leur dire la vérité :le Père Noël n’existe pas, mais c’est une fête qui nous rend tellement heureux que pour le montrer, on s’échange des cadeaux. J’avais peur de les décevoir, de briser « l’esprit de Noël », d’enlever toute la magie de la fête.

Eh bien non. J’ai même eu droit à un « Je m’en doutais bien. Comme il aurait fait pour savoir ce qu’on voulait et donner des cadeaux à tout le monde ? ». Ah ben oui, évidemment. Je me suis senti bête. J’avais (mais ce n’était pas la première fois, ni la dernière) sous-estimémes enfants.

Je ne crois pas que cela ait rien retiré à leur joie. Ils s’amusent toujours de voir un Père Noël dans la rue, en sachant très bien que ce n’est qu’un déguisement, et je pense même que cela les rassure d’avoir mis sur la table le fait que c’est une tradition et que c’est pour cela que tout le monde fait semblant d’y croire. Sauf que maintenant, ils ont également pris conscience qu’ils pouvaient eux aussi offrir des cadeaux, par exemple en tissant un bracelet de perles ou en fabriquant une décoration de sapin en argile pour leurs cousins du même âge qui ne croient pas non plus au Père Noël.

Et comme nous leur avons expliqué que nous regrettions de les avoir laissé croire à quelque chose de faux, sans nous moquer d’eux pour leur crédulité et sans les prendre de haut, ils n’éprouvent pas l’envie de détromper les enfants qui, autour d’eux, parlent du Père Noël. Pour eux, c’est naturel, il n’existe pas mais ils n’ont pas de vengeance à prendre et ne vont pas chercher à se moquer d’eux.

Nous mettons toujours nos chaussons devant la cheminée le 5 décembre, nous n’oublions jamais la carotte et le petit verre de mirabelle, mais nous le faisons comme une tradition, un petit rituel pour nous rappeler notre attachement à une région qui nous est chère. Et le matin nous nous émerveillons tous ensemble des cadeaux reçus, mais les enfants viennent nous dire merci et savent bien qui les a déposés pendant la nuit. Ce n’est pas parce que nous croyons en un personnage magique que nous accomplissons ce petit rituel, c’est parce que nous accomplissons ce rituel ensemble, en famille, que l’instant devient magique.

Mais vous voyez peut-être une contradiction entre le fait de refuser l’imaginaire et celui d’enseigner la vie de Jésus ou des saints et de raconter les récits de la Bible. Je reviendrai sur les récits les plus anciens et pour beaucoup symboliques de la Bible dans un autre billet. Pour les saints, souvent unelégende dorées’est formée autour d’événements réels, pour prendre une portée symbolique (comme Saint Georges et son fameux dragon, symbole du combat et de la victoire du bien sur le mal, image de la chevalerie). Mais pour le reste, leur vie est généralement parfaitement attestée et je n’ai pas de raison de la mettre en doute. De même pour Jésus, en tant que chrétienne je crois tout ce qui est dit dans l’Evangile, littéralement. Pour moi, le transmettre aux enfants signifie leur donner les moyens de grandir dans la foi et dans la sainteté, de devenir des hommes et des femmes bons, attentionnés envers les autres et pleins d’amour.

Je n’abuse donc pas plus de leur crédulité que de la mienne. Je ne leur transmets que ce dont je suis moi-même intimement convaincue, jusqu’au fond de mon être. Et ne vous en faites pas, maintenant que les enfants savent ce qu’il en est du Père Noël, ils ne laissent rien passer. Je suis bien obligée de m’assurer que les fondements de ma propre foi sont solides ! « Et pourquoi Jésus il existe ? ». Je me retrouve à faire de l’apologétique : personne n’a jamais accepté de mourir pour ne pas renier le Père Noël ! Tandis que l’exemple des martyrs nous montre que la foi en Jésus est bien plus forte.

Saint Pierre

Pourquoi mourir pour quelque chose dont on sait que c’est faux ? Or les apôtres eux-mêmes, qui connaissaient Jésus, sont morts en martyrs, laissant des lettres, des écrits. Etc. etc. C’est tout un travail d’esprit critiquequi est à faire, mais il faut de toute façon le faire pour distinguer l’histoire des légendes, donc autant s’y attaquer aussi pour quelque chose d’aussi important que la religion. Je dois être prête à défendre ma foi et je leur apprends par là-même à défendre la leur. Je pense que c’est vital si on veut éviter qu’à l’adolescence, nos enfants perdent la foi. Tout repose sur les fondations bâties ou non pendant l’enfance.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur l’imaginaire et l’imagination, mais cela suffit pour aujourd’hui ! D’autant que j’ai peut-être bien laissé échapper une chose à ma vigilance… Dernière question en date de mon fils : « Comment notre chat sait-il qu’il ne faut pas manger la Petite Souris quand elle vient apporter un cadeau ? » Oups !

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